La nourriture dans Monster

Miroir des états d’esprit, support des relations humaines et partie intégrante de la vie quotidienne, la nourriture est omniprésente dans les mangas d’Urasawa, Monster ne faisant pas exception. Des personnages principaux aux secondaires, les repas sont l’occasion de rassembler et d’en apprendre plus sur l’autre. Rarement montrés sous un angle négatif, les personnages de Monster servent de porte parole à leur auteur qui tend à définir la nourriture comme synonyme de plaisir. Même Otto Heckel, bandit cupide et mesquin à ses heures, possède, selon Tenma, la grande qualité d’aimer manger et cuisiner. Comment le « goût » est-il donc amené dans Monster ?

Représentative d'un état mental

  • Ces gens gourmands et bons vivants

Dans Monster, il suffit souvent d’observer le rapport qu’à le personnage avec la nourriture pour déterminer son état psychologique présent. Le Dr Leichwein, avec ses joues rondes et son ventre rebondi, est le parfait symbole de la santé et du bon vivant. Il mange avec plaisir et renvoie ainsi une image d’abondance et de bienveillance. Dieter peut être vu comme une continuation dans cette catégorie. Plus jeune que son prédécesseur, la nourriture constitue pour lui tout ce qui lui permet de grandir et murir dans un environnement favorable, certainement très opposé à ce qu’il connut avant de rencontrer Tenma. Aspirant à devenir un véritable petit bon vivant, il engloutit avec plaisir ce qui lui est proposé, s’accorde avec ce qu’affirme Leichwein et véhicule finalement ses mêmes principes. Dans le chapitre 70, c’est même lui qui rappelle à Leichwein la nécessité de manger pour pouvoir continuer à aller de l’avant. Quelques chapitres plus tard, il réitère cette même action en apportant son plateau à Nina.

« Vous devriez manger ».

 Comme on dit, « la vérité sort de la bouche des enfants », et Urasawa ne l’a certainement pas oublié lorsqu’il confie le soin à Dieter de rappeler à ses personnages qu’ils ne doivent pas oublier, devenus adultes, cet élément vital. Grimmer est un autre exemple de personnage véhiculant une pensée similaire. Incapable d’éprouver des sensations humaines, manger est pourtant la première chose à laquelle il s’attache dans sa quête de retrouver le goût du plaisir. Ainsi, il considère la pèche (où l’on attrape des truites qui seront par la suite mangées), les pique-niques ou même le fait de manger une saucisse, comme faisant partie des plaisirs simples de la vie. La nourriture lui permet donc de confronter son esprit, façonné pour être rationnel et insensible aux sensations « primitives », pourtant indispensables pour lui. C’est donc lui qui rappelle à Tenma de manger lorsqu’ils marchent ensemble vers la frontière Tchèque, et qui rassure Suk en lui amenant un bon repas, à partager entre amis…

(Phrase de Grimmer lorsqu’il cri sur Bonaparte)

  • Manque d'appétit

Finalement, les personnages de Monster sont d’assez bons mangeurs, si l’on excepte le personnage de Tenma, pourtant teneur du rôle principal dans l’histoire, belle exception qui confirme si bien la règle. Dès le début de l’histoire, l’appétit de Tenma est dépeint comme étant assez instable : il a des difficultés à manger lorsqu’il est fatigué ou inquiet, comme lorsqu’il tente de retrouver la sœur jumelle de Johann dans le second volume.

« La fatigue te coupe l’appétit ? »

On peut tout de même noter que son comportement vis-à-vis de la nourriture subit un important changement entre le début et la fin de son voyage. Enthousiaste à l’idée de manger dans les premiers volumes (il partage une table avec les autostoppeurs anglais, prépare lui-même à manger pour son tuteur et la petite fille, est attiré par l’odeur de Goulash chez Petra…), l’appétit de Tenma chute totalement à partir du volume 8. Sa façon de ne pas se nourrir devient le reflet de son tourment intérieur (il va jusqu’à vomir alors qu’il n’arrive pas à tuer Johann, tombe dans les pommes du fait de ne pas avoir mangé après que Roberto ne menace de tuer Eva), aspect très mis en avant par Urasawa dans le chapitre 61. Cette tendance va finalement si loin que le personnage ne mange plus que lorsque d’autres l’y contraigne : dans le chapitre 61, la cuisinière force en effet Tenma à manger ne serait-ce qu’une soupe, alors que dans le chapitre 115, le chauffeur prenant Tenma en auto-stop lui offre généreusement son sandwich de peur de le voir défaillir…La nourriture devient alors un gage de bienveillance, sinon de pitié.

Il est cependant difficile d’établir si ce rapport qu’à Tenma avec la nourriture est volontaire (il dit bien à Grimmer « ne pas avoir le temps de manger » et ignore littéralement la faim et la fatigue lorsqu’il établit ses recherches au poste d’Heidelberg) ou involontaire (il essaye de manger lorsqu’il est à Munich mais n’y arrive pas), cette ambiguïté rappelant au lecteur que Tenma est tout à la fois exécuteur et victime de ses propres actions.

"Manger donne la force d'avancer!"

C’est le message souvent véhiculé par Urasawa au travers des différents personnages. Leichwein est en tête, répétant que l’ « on ne se bat pas le ventre vide », mais même des personnages plus strictes et plus sévères le considère comme indispensable, tel que l’entraineur de Tenma qui répète à son élève que « manger fait partie de l’entrainement ». Lorsque Tenma se procure sa carabine Mauser sur Munich, son acquéreur se moque de l’apparence maladive du médecin, lui conseillant de surveiller sa santé s’il veut avoir « la force de se servir d’une arme »…ce à quoi Tenma répond en s’entrainant physiquement à l’exercice des pompes, ce qui prouve qu’il avait au moins compris qu’il devait gagner en force, même si tout est absolument vain si une bonne alimentation ne vient pas derrière…

Porte du souvenir et de la nostalgie

Dans de nombreux cas, la nourriture, ou plus précisément le goût, est le médium qui permet à un personnage de faire ressurgir des souvenirs enfouis, de le rendre nostalgique et d’établir un lien entre présent et passé. Les premiers exemples concernent des personnages secondaires, car ils touchent les personnages de Rosso et du Dr Schumann. Alors que Rosso oublie toutes ses tendances meurtrières après s’être souvenu du goût du sucre, Schumann associe l’odeur de Goulash à  son amour perdu et à ses souvenirs de Pétra. Dans les tomes qui suivent, cette tendance est perpétrée car ce schéma se retrouve communément dans les personnages secondaires de l’intrigue, tout comme Schuwald qui, croquant la pomme tendu par Johann, se souvient de la nature et de sa jeunesse. Parmi les personnages principaux, cette récurrence touche surtout ceux qui vivent une situation douloureuse et difficile. Dans le chapitre 110, Eva devient nostalgique en se souvenant du pique-nique raté qu’elle aurait du avoir avec Tenma, et accepter le sandwich tendu par le petit garçon lui permet de boucler une boucle restée ouverte. Dans le chapitre 131, Tenma retrouve le plaisir de manger en famille lorsqu’il goûte le plat asiatique cuisiné par une des amies de Milan, affirmant qu’il s’agit d’une sensation qu’il n’avait pas eue depuis longtemps. Là encore, un parallèle s’établi avec le chapitre 38 où le malfrat soigné par Tenma employait les même termes face à l’enthousiasme de Tenma à partager un repas en communauté.

Dans le chapitre 16, le plat cuisiné par Tenma, le « nikujaga », est un plat de viande japonais qui symbolise le « plaisir et la nostalgie retrouvée » (à noter que la nostalgie, la « mélancolie heureuse », est très typique des japonais).

En d’autres termes, la nourriture fait aussi ressurgir l’émotivité, ce qui est littéralement prouvé par Tenma qui ne peut s’empêcher de pleurer lorsqu’il ressasse les événements passés en mangeant les sandwiches préparés par Nina, dans le chapitre 14…Même pour Roberto, les dernières partielles de son humanité résident dans le souvenir du goût de chocolat chaud généreusement offert par Grimmer lorsqu’ils étaient amis au Kinderheim 511. C’est d’ailleurs là le seul souvenir qui raccroche Roberto à son existence antérieure…

Symbôle de partage et de culture

La nourriture, aussi un symbole du partage et de la vie en société. Elle est souvent employée comme le moyen d’établir le lien entre plusieurs personnages : Maurer et Tenma discutent autour d’un petit déjeuner après leur rencontre, Leichwein considère les repas comme moyen de se réunir et penser sur un sujet commun, même si ce dernier est difficile. Il invite Richard à manger lorsque ce dernier lui apprend avoir fait la lumière sur ses anciennes affaires, et Tenma et Dieter lorsqu’ils se retrouvent ensemble sur Munich. Après l’incendie de la bibliothèque, il partage un repas avec Nina et les autres personnes soutenant Tenma et, malgré la gravité de la situation, achève son discours sur un tonitruant « Maintenant, mangeons ! ». Tenma, lorsqu’il travaillait en temps que chirurgien à Eisler, avait pour habitude de « prendre son thé tout seul alors que les autres médecins se rassemblaient ailleurs », ce qui montre le caractère solitaire et quelque peu renfermé de Tenma, qui refusait alors de « partager avec les autres ».

Mais l’exemple le plus probant est certainement celui de la table partagée entre Tenma, Milan et ses amis, après que le médecin se soit retrouvé accidenté. Là, Tenma retrouve le plaisir non pas de manger, mais bien de partager un repas avec d’autres personnes. La coutume de la petite famille invite également au partage puisque chaque semaine, chacun cuisine un plat, spécialité d’un pays différent, désireux de le faire découvrir aux autres. Cet échange culturel est également à deux reprises généreusement servi par Tenma qui cuisine d’abord pour son tuteur puis pour la famille un plat typiquement Japonais. Manger devient un acte culturel et social.

Arrive avec cela la notion de « prendre le temps de manger ». C’est une chose qui est rappelée à de nombreux moments, et toujours comme étant « nécessaire » au bonheur et à la tranquillité d’esprit. Elle est un rempart à la haine et à la colère puisqu’elle symbolise le rassemblement.

« si les hommes avaient pris le temps de… »

Si c’est une tendance rapidement et fâcheusement oubliée par Tenma, les autres personnages ne manqueront pas de le lui rappeler dès que l’occasion se présentera (« il faut prendre le temps de manger, Dr Tenma » (Grimmer), « Tu n’oublies pas de manger, au moins ? »(Eva))…

La face obscure de l'assiète

Mais la nourriture possède tout de même son penchant plus obscur dans Monster, et même s’il est plus rare et nuancé, il n’est pas inexistant. Il arrive que la nourriture soit couplée à une tierce notion puissamment négative, qu’elle renforce alors par un effet de contraste.

Le premier élément apparait très tôt dans la série, lorsqu’Eva déchiquète goulument un morceau de viande après avoir affirmé que « toutes les vies n’ont pas le même prix », comme si cette mastication incarnait le cynisme des hommes par leurs instinct primitifs (le prédateur déchiquète sa proie, d’une certaine façon). La nourriture devient alors écœurante.  Ce cynisme est également présent dans l’exemple du Baby qui, alors qu’il assiste à l’incendie du quartier turc depuis un restaurant luxueux, considère l’exécution de ses habitants comme un spectacle qu’il faut savourer en mangeant « son plat préféré » …Il utilise également une métaphore qui compare l’incendie à son diner, commençant par « l’entrée » puis passant par le plat de résistance, « refroidissant » entre temps.

Autre symbole notable et récurant, la nourriture est utilisée à plusieurs reprises comme intermédiaire à l’empoisonnement puisque c’est dans des friandises telles que les bonbons que Johann dissimule ses moi-relaxants. Le bonbon, naturellement symbole de la gourmandise, de la friandise de sucre, de l’enfance et ainsi de l’innocence, devient alors hostile et dangereux. Très symbolique de la façon dont fonctionne Johann lui-même, le bonbon est utilisé de la façon la plus obscure qui soit, et son cadre premier s’en retrouve complètement inversé.

 

Mais malgré le grand développement réservé à la gastronomie dans Monster, un mystère reste totalement impact. En effet, le seul personnage dont on ne sait absolument rien à propos de la nourriture n’est autre que Johann. Principe trop humain pour que l’on laisse à Johann l’occasion de se prononcer ? Il va sans dire que le fait que l’on ne le voie jamais manger participe à son mystère…

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