Quête et dilemme de Kenzô Tenma: pourquoi tuer Johann?

L’attitude qui pousse Tenma à vouloir tuer Johann relève bien plus de l’obsession que de la volonté : ce sont deux états d’esprit qui sont totalement opposés et pourtant, on pourrait avoir tendance à les confondre. Tenma n’est pas « déterminé » : il doute sans arrêt de ses objectifs. Au contraire, quelqu’un de déterminé est justement certain de la légitimité de ses intentions. L’ «obsession » a quant à elle une connotation péjorative puisqu’elle va du côté de l’excès et s’approche de la maladie. Pourtant, les questions soulevées par les désirs meurtriers de Tenma ne sont pas sans être totalement opposés à ses aspirations premières de médecin : on pourrait être tenté de se demander pourquoi le personnage développe-t-il, et ce d’une façon de plus en plus ardue au fil de l’avancement de l’histoire, une telle obstination.

Le dilemme de Tenma: un pied dans les deux "mondes"

Tenma est soumis dans l’histoire à un dilemme permanent. Ce dernier pourrait s’illustrer par l’influence de deux camps opposés qui, autant l’un que l’autre, attirent Tenma qui ne cesse d’aller et venir vers le bien et le mal avec une égale facilité. Les deux camps pourraient grossièrement être définis de cette façon. D’un côté, on retrouve les alliés de Tenma, ceux qui savent qu’il n’est pas le meurtrier, qui cherchent à l’innocenter et qui sont prêts à rester à ses côtés pour le soutenir en cas de besoin. Ce camp se rapproche du côté «physique », « matériel » de l’histoire, à savoir la trame « Tenma est accusé à tord de meurtres qu’il n’a pas commis ». De l’autre côté, on a les « alliés du monstre », tout le « monde de l’ombre » que l’on découvre de plus en plus au fur et à mesure que l’histoire progresse, celui qui délivre une vision terriblement cruelle et sombre –mais pourtant terriblement réaliste- de la vie et de l’espère humaine, bourrées d’histoires de meurtres, de trafics et des manipulations les plus viles. On a la le côté plus « psychologique » de la saga Monster. Ces mondes cohabitant s’opposent cependant radicalement étant donné que l’on pourrait facilement départager tout les personnages comme appartenant à l’une ou l’autre de ces catégories. Tous, sauf deux : Nina et Tenma, qui ont tout les deux « un pied dans chacun des camps ». La principale différence entre eux est que Nina est souvent celle qui choisi le moment où elle va passer d’un « monde » à l’autre (c’est elle qui décide de quand elle va tuer Johann et de quand elle arrêtera de vouloir le faire), et elle a ainsi un bien meilleur contrôle sur la situation que Tenma ne l’a. Traqué à la fois par la police (« côté matériel ») et par Johann (« côté psychologique »), sa situation est très instable. C’est précisément pour cela qu’il oscille dangereusement entre le désir de vouloir prouver son innocence et faire arrêter Johann, et celui de vouloir tout arrêter lui-même car il estime que c’est son propre devoir.

Voyons donc en quoi ces deux « mondes » attirent Tenma autant qu’ils le repousse.

  • Engagement dans le monde de l'obscurité

Le plus simple est de commencer par le « monde de l’ombre » évoqué en deuxième lieu, celui de l’obscurité où Johann règne en terreur. C’est celui d’où nait l’origine des meurtres commis par Johann, analysés sous un point de vue plus profond que celui qu’abordent les policiers du « deuxième monde » (eux cherchent toujours des causes matérielles aux meurtres, hors, Johann tue et amène à tuer par la manipulation, et ce pour le simple fait de tuer, et non pas pour ce que pourraient en être les conséquences). C’est un monde où Tenma se retrouve sans cesse seul face à lui-même suite aux diverses manipulations de Johann : il y est le seul (avec Nina) à toujours survivre, car tous ceux qui y sont confrontés meurent les uns après les autres (dès qu’une personne avance trop loin et en apprend trop sur la « réelle terreur », elle est quasiment systématiquement assassinée). Comme Johann est le principal acteur qui vient secouer ce monde de l’ombre, Tenma assimile le fait que le jeune homme soit en vie à l’origine de cette obscurité. De ce fait, il éprouve alors une profonde culpabilité pour avoir « ramené ce monstre à la vie » et considère la tâche de tuer Johann comme un devoir qui est le sien. Tenma s’enfonce donc tout seul dans cette obscurité (il ne dévoile jamais à personne la nature de ses réelles intentions) : il a une quête, un devoir, ne risque généralement pas la mort mais au prix d’être confronté à la fois à ses propres doutes et à la violence psychologique de ce monde corrompu.

Mais ce monde n’est qu’une facette qui s’oppose au « second univers » que Tenma côtoie tout autant.

  • Attirance et fuite du monde du quotidien

De l’autre côté, on a donc le « monde physique » avec ses hauts et ses bas, ses personnes plus ou moins honnêtes et ses scènes de la vie de tout les jours, où l’on retrouve naturellement toute une tripoté de personnages que Tenma compte parmi son entourage. En tête de gondole on retrouve bien sur le Dr Leichwein, Rudy Gillen, Dieter, Karl et Lotte, et même le commissaire Runge…C’est un monde qui répond aux règles de celui dans lequel nous vivons, si l’on peut s’exprimer ainsi. Cet univers tout autre que celui précédemment décrit, Tenma le côtoie en grande majorité dans la première partie de la saga (jusqu’à ce qu’il s’enfuie, à Munich). Il y trouve de nombreux soutiens qui le confortent généralement dans l’idée qu’il « ne peux pas être coupable de meurtres » et veulent lui venir en aide sur le plan judiciaire (le Dr Leichwein et Rudy). A deux moments dans l’histoire, une possibilité autre que celle de « tuer Johann » pour en finir se présente à Tenma : quand le Dr Leichwein lui assure qu’il n’y a plus qu’une question de temps avant que l’existence de Johann ne soit prouvée et l’innocence de Tenma par la même occasion (la scène du restaurant à Munich), et lorsque Eva lui demande de revenir avec elle à Munich pour qu’elle puisse plaider en sa faveur au tribunal. A chaque fois, Tenma a la même réponse : il refuse de se saisir cette possibilité (et c’est une caractéristique qu’il ne partage pas avec Nina qui elle, lorsqu’elle trouve un autre moyen que de tuer Johann, le saisit sans hésiter (à la fin)). La raison en est simplement qu’il est incapable de ne pas se sentir coupable (il veut se montrer qu’il est capable de « remédier à son erreur lui-même ») et que Johann l’y pousse souvent par l’intermédiaire de manipulation voir de chantage (Roberto le menace de tuer Eva lorsqu’il s’apprête à parler en face du tribunal), mais c’est aussi parce que d’une certaine façon, il sait que cette solution « plus simple » l’attire irrémédiablement beaucoup plus que celle du meurtre d’un être humain. Peut-être Tenma considère-t-il cela comme une « fuite » à ses responsabilités. Son attirance vers cette solution est surtout visible dans la première partie de la série. Tenma recoure à ses amis et ses connaissances pour percer le mystère qui entoure Johann (Rudy ou Leichwein), entretient un contact humain avec tous les personnages qu’il croise (et ses dernières, parfois initialement suspicieuses à son propos, finissent toutes par se rendre compte de son innocence (Heinz, l’auto-stoppeur anglais...)), accepte généralement l’aide qu’on lui propose (la cachette dans l’auberge de Munich). Le seul moyen que Tenma trouve à cette attirance dont il commence à avoir honte (il sait mettre les autres en danger en les « mêlant à ses affaires ») est la fuite : après que Leichwein lui ai assuré que tout irait bien, Tenma abandonne Dieter (dernier rempart qui le sépare de l’ombre et du « droit chemin », comme le dit le Dr Schumann en début de série) et se sauve pour tuer Johann seul. C’est dans les moments difficiles où Tenma se retrouve seul que son envie d’abandonner refait surface : même s’il est probable que la scène de flash-back où il se souvient avoir appelé ses amis pour qu’ils viennent le chercher après s’être fait abandonner pendant une partie de cache-cache ne soit qu’un simple souvenir d’enfance, on pourrait penser que Tenma ressent dans sa situation présente un sentiment identique ; il est caché quelque part et s’apprête à faire quelque chose d’horrible, et voudrait que l’on vienne le chercher pour l’en empêcher. Il en va de même sur la scène finale de Ruhenheim où il n’arrive pas à tirer sur Johann. Lorsque Nina arrive et lui demande de ne pas tirer, il s’en retrouve totalement paralysé. D’une certaine façon, Tenma meurt d’envie de ne pas tuer Johann car il sait cela mal – mais n’arrive pas à s’en dissuader. Le cercle vicieux qui s’opère dans sa tête n’est dû qu’à la répétition de scènes et situations identiques qui le poussent à développer une grande frustration, de la colère et de la souffrance. Ce n’est que lorsque Nina lui aura encore une fois assuré qu’il « n’était pas fautif » qu’il se décidera enfin à s’arrêter, essayant de boucler le cercle infernal en sauvant Johann une seconde fois.  

 

 

"Je suis Tenma. Je ne peux pas me joindre à la société japonaise. Je ne veux d'aide de personne. Je n'ai nulle part où aller. Je suis...seul"

-Runge se mettant dans la tête de Tenma, à Munich (Monster épisode 35)

 

 

"Mais vous n'êtes pas seul! Vous avez le Dieter, le Dr Gillen et moi aussi!"

-Leichwein à Tenma (Monster épisode 31)

 

L’obsession de Tenma à vouloir tuer Johann né donc de la confrontation entre ces deux états d’esprits : d’un côté, il ne veut pas tuer un homme et sait que cela ne lui apportera strictement rien de plus, mais d’un autre, sa haine et sa douleur l’orientent vers la solution « radicale ». Néanmoins, l’histoire nous montre à maintes reprises que Tenma tend bien plus vers l’objectif de tuer Johann, et c’est ainsi signe que c’est ses émotions qui prennent le dessus sur sa raison. Matériellement, le revirement de Tenma s’opère dans les épisodes de Munich qui sont sur ce point de vue cruciaux. C’est à partir de ce moment là que Tenma met plus que jamais le pied dans l’obscurité dont il aura énormément de mal à se tirer (Tenma déclare d’ailleurs à ce moment là que « lorsqu’on reste trop longtemps dans l’obscurité, celle-ci nous dévore complètement »). Lorsqu’il tire sur Roberto dans la bibliothèque, Tenma fait un pas de plus dans cette direction.

Fritz Verdemann, l’avocat de Tenma, dit bien que « personne ne pourrait faire changer Tenma d’avis ». On tente de le raisonner, mais en vain. La seule personne capable de tirer Tenma de ce cercle infernal ne pourrait être qu’une personne qui, comme lui, aurait le pied dans les deux camps : il n’est donc pas étonnant que ce soit Nina qui arrive à la fin à convaincre Tenma de pardonner à Johann…